SERGE DOUBROVSKY:  

 

COMMENT LE MONSTRE DEVINT FILS

          

Travaux génétiques en cours de l'équipe AUTOFICTION

 

   

                                               Isabelle Grell, Arnaud Genon

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fiche d'emploi des transcriptions
1-99 version originale (IG)
7-99 version 2 (AG)
1-100 version 3 (AG)
100-199 version originale (IG)
100-199 version 2 (AG)
100-199 version 3 (AG)
200-299 version originale (IG)
200-259 version 2 (AG)
200-299 version 3 (AG)
300-399 version originale (IG)
300-399 version 3 (AG)
CHAIR 318-383 version publiée (IG)
400-499 version originale (IG)
382-401 correct Jean Paris version 3 (IG)
CHAIRE 385-444 version publiée (IG)
385-444 [458-517] chiffres rouges version 2 (IG)
515-623 version 2 (PW)
500-599
600-699 Version originale (IG)
520-530 (AG)
[600-683] 577-660 chiffres rouges puis suite 683-699 version 2 (IG)
700-799 Version originale (AG)
708-716 [812-820] chiffres rouges version 2
745-791 [661-707] chiffres rouges version 2 (IG)
717-751 [1030-1074] chiffres rouges version 2 (IG)
800-899 version 1 (IG)
800-899 version 2 corr au rouge et noir(IG)
900-999 version 1 (IG)
1000-1099 version originale (IG)
1100-1199 version 1 (IG)
1200-1299
1200-1299 version 1 (IG)
1300-1399
1413-1499 CHAIR (IG)
1500-1599 CHAIR et début CHAIRE (IG)
1545-1599 (IG)
1600-1699 (AG)
1600-1699, seconde version (IG)
1700-1799 (AG)
1700-1799 (IG)
1800-1899 version 1 (AG)
1800-1899 version 2 (IG)
1800-1899 version 2 (AG)
1800-1899 manquent 1891-1893,1895-1998 (IG)
1900-1999 version 1 (AG)
1900-1999 version 2 (IG)
1900-1999. manquent 1901 et 1904 (IG)
2000-2099 (AG)
2000-2099 (IG)
2000-2080 (IG)
2100-2200 version 1 (IG)
2130-2199 version 2 (AG)
2200-2299 version 2 (AG)
2300-2399 (IG)
2400-2499 (IG)
2500-2597 (IG)
Version X 127-156 (AG)
Version X (+1) 125-154 (AG)


Equipe de critique génétique constituée d'Arnaud Genon (arnaudgenon[at]hotmail.fr) et d'Isabelle Grell (isabelle.grell@free.fr), responsable de l'équipe. 

 

 

 

En 2002, Serge Doubrovsky nous confia quatre caisses en carton et une valise contenant les avant-textes de FILS (écrit entre 1970 et 1977) qui portait originellement le titre « Le Monstre » après avoir été nommé "Monsieur Cas". Depuis, l’auteur a retrouvé deux caisses d'avant-textes qu'on croyait perdus. Ce dossier génétique, environs 9000 feuillets, a été classé, répertorié et scanné. Comprendre cette écriture autofictionnelle, l’écriture de la mémoire et celle de la réécriture stylistique, les remaniements, les autocensures et celles exigées par des membres du comité de rédaction de Gallimard, demande un travail d’équipe. Hormis la compréhension des diverses étapes d’écriture que chaque chercheur illumine par une approche qui lui est propre, nous nous attachons ensemble à la reconstitution du texte initial de « Monstre » que Serge Doubrovsky nomme lui-même sa « Recherche », dans le but d’établir un CD-Rom commenté et annoté, dont ce site est un pré-travail. Le CD-Rom en question rassemblera l'ensemble du dossier génétique de l'œuvre : documents préparatoires, notes, plans de pagination, brouillons, manuscrits, articles rédigés à la même période, lettres privées que l’on retrouve dans FILS et les rêves du carnet évoqué dans le « roman ». Ainsi chercheurs, doctorants et adeptes de Serge Doubrovsky pourront suivre la préhistoire de l'œuvre mot à mot, ligne à ligne, à travers ses innombrables corrections, ratures, déplacements et ratures. Les étapes de la conception et de la rédaction ainsi détaillées permettront de pénétrer dans la camera obscura de l'écriture, de saisir les opérations de la main et de la pensée qui ont donné naissance au texte publié, d'en comprendre la logique et les modalités, et de découvrir ainsi quelques mécanismes et procédures de la création littéraire. Cette édition électronique fournirait de même un texte de référence (dernière édition de 2002) revu et corrigé, qu'elle proposerait de confronter avec l’édition de 1977. De multiples possibilités de recherche faciliteront l'accès et la navigation dans cet hypertexte. Cette édition génétique sera enrichie de nombreux dossiers documentaires biographique, historico-critiques, bibliographiques, iconographiques, intertextuels ouvrant ainsi à de nouvelles lectures de FILS. Ce support hypertextuel sera donc composé de…

 

• Plus de 5000 feuillets en fac-similé (TIF et Word)

• Annotations explicatives

• Des dossiers documentaires (critiques, historiques, intertextuels, biographiques)

• La voix de SD, lisant un choix de ses propres textes.

• les émissions de France Culture si la chaîne l’accepte

 

Ce travail ne pourra exclure la confrontation avec le terme d’autofiction tel qu’il est utilisé, ou non, par les divers écrivains et critiques.

 

Nous donnons ici la premiere version du MONSTRE, avant qu'il subisse et profite des corrections, des supressions, des relancements, des déplacements engendrés par les trois phases de réécriture situées entre 1969 et 1977. Le dossier génétique sous forme papier est consultable dans son intégralité à l’IMEC (Abbaye d'Ardenne, Saint Germain la Blanche Herbe, aux portes de Caen).

 

 

 

 

                                                                                                                                                       

               II. Du « Monstre » au FILS (Isabelle Grell)

 

Si il est un préjugé qu’il faut combattre quand on parle de SD, c’est de le réduire à la « monstruosité » autodéclamée dans son roman FILS et propagée par maints journalistes critiques épatés ou scandalisés par cette écriture soi-disant destructrice.

 

C’est avec malice que l’écrivain britannique E.M. Foster distinguait trois types de personnages : l’homo sapiens (l’homme réel), l’homo fictus (invention romanesque) et l’homo biographicus (cas intermédiaire du héros biographié). Aujourd’hui, je pense qu’on est tous d’accord là-dessus, le dernier modèle est plus fréquenté que jamais. Mais de notre temps, cette ère post-freudienne, l’écriture d’une biographie n’est plus ce récit souvent téléologique des grands ancêtres. Et non seulement ces récits de vie étaient constitués de sauts de souvenirs, mais Gide, Colette, Céline, Malraux, Romain Gary, Modiano, Barthes, Sollers et j’en passe avaient inventé une manière d’écrire leur vie en faisant d’eux-mêmes des héros de romans. Puis, un jour de 1977, cette étrange manière de narrer une partie de sa vie reçu officiellement un nom : autofiction, terme employé par SD sur la quatrième de couverture de Fils[1]. Inutile de rappeler longuement la discussion lancée par le baptême d’un genre qui se veut un sous-groupe de l’autobiographie. Serge, en pleine rédaction du « Monstre », « Monsieur Cas », reconnaît dans la case aveugle du tableau de Philippe Lejeune (Le Pacte autobiographique, 1973) son indécision et décide d’occuper les lieux : « Je me souviens, en lisant dans Poétique votre étude parue alors, avoir coché le passage… […] j’ai voulu remplir très profondément cette « case » que votre analyse laissait vide, et c’est un véritable désir qui a soudainement lié votre texte critique et ce que j’étais en train d’écrire, sinon à l’aveuglette, du moins dans une demi-obscurité. » (lettre à Ph. Lejeune). 

 

   Pour ceux qui n’ont pas le « roman » en tête, juste un petit rappel : FILS raconte une journée entière d’un personnage qui s’appelle JSD. Dans la première partie, STRATES, on est projetés dans des bribes de rêves, de souvenirs multiples (SEINS, meurtre, chatons) qui excitent notre curiosité par leur diversité dans le temps et dans les thèmes. Ce n’est qu’à la p. 22 que le lecteur commence à comprendre qu’un homme est en train de se réveiller difficilement, ayant la veille avalé trop de barbituriques pour pouvoir s’abandonner aux bras de Morphée. Il se lève, fait ses exercices de gymnastique, avec toutes les pensées et les associations qui lui traversent la tête, puis ensuite ce même personnage est brusquement projeté dans les rues de NY (2e partie : STREETS), en route vers son rendez-vous chez Akeret. Dans la section centrale, REVES, SD raconte à son psychanalyste un rêve qu’il a eu la veille « I had a dream last night »), la séance d’analyse dure 200 pages. Ensuite un chapitre intitulé CHAIR rétablit hors analyse la mort de sa mère, Renée Weitzmann, survenue en 1968. Suit le chapitre CHAIRE où le personnage se retrouve prof à NYU. Le livre prend fin sur un chapitre appelé LE MONSTRE où il explique à ses étudiants le récit de Théramène dans Phèdre et, en l’expliquant, il ré-enroule et retisse tous les fils de sa propre vie et de ce qui s’est dit en séance d’analyse.

   Du point de vue stylistique, le dispositif déictique est d’emblée mis en place : il est constitué d’une voix narrative qui établit un code de lecture (le « je » qui raconte), d’une situation de communication (la voix s’adresse à Akeret ou à travers lui, ses questions, à des proches de SD : père, mère, sœur…), et enfin, le récit rend trois niveaux temporels (le souvenir, le présent du récit, l’avenir incarné dans l’enseignement). Le texte édité est objet de réflexion jusque dans ses plus petits détails, et même après plusieurs lectures il déconcerte le lecteur par sa richesse intra-textuelle (Gallimard), une densité extraordinaire faisant preuve d’un texte multiplement remanié. Mais quel était le projet initial de SD ? Quels étaient les projets initiaux de cet homme de 40 ans, se trouvant au sommet de sa carrière universitaire ? 

 

   Il existe en gros trois versions rédactionnelles de ce long travail de mise en mots d’une promesse donnée jadis à Renée Weitzmann, la mère de l’auteur : « un jour j’écrirai notre livre ». Renée meurt début février 1968 dans un hôpital parisien. En 1970 le fils entreprend une psychanalyse avec l’éminent néo-freudien Dr. Akeret qui lui demande de noter ses rêves. Naît de ces notes gribouillées dans un demi sommeil le projet de s’écrire, d’inscrire son histoire dans le monde littéraire. « Le Monstre » mettra sept ans (chiffre qu’on ne peut choisir plus mythique, magique) pour se métamorphoser au fil des années en Fils. Fils qui voit la lumière du jour en 1977 est plus docile, moins mégalomane que « Monsieur Cas » mais il garde son côté palpitant et devient même plus insaisissable.

 

Parlons pour commencer des éléments visibles:

   Une première différence entre les trois versions saute aux yeux : l’épaisseur des dossiers génétiques. Le premier compte 2599 feuillets, le second que l’on peut aisément distinguer du premier par les chiffres marqués au feutre rouge remplaçant les chiffres noirs se constitue de 835 feuilles et réunit des feuillets choisis pour constituer en gros le chapitre « Rêves » du roman publié. Le f° 513 portera ainsi le chiffre 489 (Fils, p. 155) et le f°1382 devient f° 835. Pour ceux qui aiment les chiffres, on peut donc avancer que lors de cette période d’écriture le manuscrit se réduit de 869 feuillet pour un chapitre à 346, ce qui fait un peu plus d’un tiers). Le troisième grand pan est celui d’une dernière réduction drastique, menant le roman à 535 feuillets[2]. On voit donc l’intérêt que peut présenter la confrontation de l’avant texte à l’édition publiée en volume. L’analyse permettra de compléter ce que nous savions jusqu’ici des conditions concrètes de rédaction du roman, tout en confirmant ce que les masses d’avant-textes suggèrent sur l’importance accordée par SD au travail de correction de ses manuscrits.

    Pourquoi Serge Doubrovsky a-t-il procédé à cette réduction drastique ? Sans un fait purement contingent, « Le Monstre » aurait gardé sa forme initialement proustienne. C’est une maison d’edition, et non des moindres, qui empêcha – et on peut les comprendre si l’on envisage les normes de l’edition et les ventes de « gros » opus dans les années 70 - l’achèvement de ce projet grandiose. Même si le manuscrit avait lourdement impressionné Claude Gallimard par son ambition et son intelligence, la NRF avait par deux fois refusé la publication des 2599 feuillets (un feuillet dactylographié de SD représente environ une page d’un livre folio), qui leur semblait invendable à cette époque. Si Serge Doubrovsky ne voulait pas renoncer à cette œuvre qui avait occupé pendant déjà de longues années chaque matin de sa vie – car il travaille chaque matin, comme on peut aussi le lire dans Un amour de soi -  , il était dans l’obligation de couper brutalement dans ce qu’il appelle dans un feuillet sa Recherche (f° 1264[3]). Se sentant dans l’incapacité d’opérer lui même à quelque chose qui devait être ressenti comme un charcutage d’une sensibilité intelligente et stylistique, il mit son autofiction entre les mains d’un ami en qui il avait toute confiance afin de rendre l’opus publiable. Jean Paris, muni d’un fin crayon de bois dont on retrouve trace sur presque chaque feuillet parcouru, critique ici l’emploi d’un terme inadéquat, là un paragraphe trop étalé, et là encore il barre avec l’élan d’un bourreau qui veut en finir de sa tâche des dizaines de feuillets à la suite. On lit dans la marge des commentaires comme : « beaucoup trop long, tout ce voyage à Penn State – on perd le fil – pourrait tenir en 2 pages » (f° 97) ou des exclamations ne dissimulant mal l’horreur, voire un certain mal-être peut-être causé par une certaine morale envers autrui - comme « NON ! » quand son ami excède dans ses jeux de mots trop lourds ou s’égare entre des jambes de filles. J. Paris œuvre consciencieusement puis rend les dactylographies à leur propriétaire, celui-ci pose le dossier sur son bureau et commence à feuilleter Le Monstre dont il a été dépossédé. Mais, surprise, il est encore là, il existe. L’auteur suivra 90 % des consignes.  

 

   Le passage du manuscrit à l’imprimé se marque par une mise en ordre qui peut paraître parfois apauvrissante (l’amateur d’autographe préfère le foisonnement magique des premiers jets), mais aussi par un changement de la notion de destinataire. Même si l’on entreprend un écrit intime avec l’intention de s’adresser à un vaste public, tant que le texte est manuscrit, l’ampleur de ce destinataire n’est pas sensible, et le texte demeure plus confidentiel. Suppressions comme ajouts travaillent dans le même sens d’une rationalisation – quitte à supprimer tel aveu et ce surgissement de l’irrationnel qui pouvait sembler bien intéressant. A se divulguer, le moi perd une certaine intériorité. On n’évente pas le secret sans qu’il perde un peu de son parfum.

 

   Les manipulations du texte sont, évidemment, en 7 ans de gestation, hétérogènes en ce qui concerne leur matérialité. On trouve

1)      des corrections immédiates (croix faites à la machine),

2)      d’autres établies lors d’une relecture matinale ou plus tardive au blanco.

3)      D’autres, datant d’une période postérieure à la première écriture, colorent les feuillets d’un feutre noir ou rouge. Ils ont avant tout été utilisés pour de brefs ajouts souvent interlinéaires, parfois aussi notés dans les marges.

4)      Parfois l’auteur réduit l’ampleur du texte de quelques barres épaisses.

5)      S’ajoutent du point de vue couleur des corrections au crayon gris qui éliminent ici un mot malvenu, là des paragraphes entiers. Entre tous les passages qu’on pourrait citer ici, il fallait en choisir un. Ce choix est arbitraire, le dossier génétique abonde de telles corrections de style. Le f° 523 p.ex. témoigne de la recherche d’une déstructuration de la mélodie usuelle d’une phrase :

 

« Je risque d’attraper froid. [Ma] Gorge [est] fragile. [La] laryngite permanente. Maladie professionnelle. De professeur. Toujours en train de parler. Mes paroles me nourrissent. Elles m’épuis[s]ent, je m’époumone. Deux heures d’affilée, faire cours. Et que ce soit magistral. Ce soir, le récit de Théramène. [Vraiment] Rien de spécial à en dire. [Plutôt rasoir, pompier. Le] Cinquième acte qui traîne, en attendant la scène à faire, la mort de Phèdre. Spitzer, Mauron, Barthes. [On a] Déjà tout dit.

 

Si les corrections sont diverses dans leur aspect, elles le sont aussi dans leur signifiance. Du point de vue sémantique, on peut distinguer des corrections portant sur les points suivant :

1) correction répondant à un désir de précision dans les dates :

« A l’âme. [Droit au fait. Aux fesses. […]] <Retour soudain d’Elisabeth, après deux ans.> Notre première nuit à fanfares de 13 juillet. D’Orly droit au sud. La Résidence de Rohan, où l’on avait été en 67, sur l’estuaire de la Gironde. » (F° 533 -> 509 -> 124, Fils, 164).

 

Ou encore :

« en Alsace en 5[8]<9> Claire est restée à Boston en Amérique enseignait cours d’été à Suffolk University pour elle un pas important dans sa carrière future les sciences politiques » (f° 598 -> 575 -> 460, Fils, 208)

 

2) Sur le même feuillet, quelques biffures correspondent à un désir d’éviter la répétition en remplaçant le premier terme par un synonyme :

 

« Quand [lui] <il> parle trop, ça m’irrite. J’apprends des trucs [passionnant] <intéressants>. La fille qui jouait à touche-pipi avec son père. Passionnant. » (F° 533 -> 509 -> 124, Fils, 164)

 

3) Une catégorie de suppressions auctoriales correspond à des passages que SD a dû juger superflus. On peut regretter la perte de certaines anecdotes intéressantes en elles-mêmes et admirablement contées, comme celle-ci qui aurait dû se situer vers la page 177. A la pensée que recommenceront les affres d’un amour toujours interrompu il écrit :

« Malade. Ça me triture la tripe. Une main qui me comprime l’estomac, étau au diaphragme. Alors, voilà. C’est la raison. Inutile de chercher plus loin. C’est simple. D’accord : avec Elisabeth, une fois encore. Sur le coteau, face à l’estuaire. une fois de plus. C’est revenu. D’un coup. Complet, total. Plein à ras bord. Ça déborde, larmes. Plein à craquer. J’éclate. Je crève. Peux plus supporter. C’EST TROP. Je crie grâce. Et puis, dans dix jour, dans quinze. La perdre. Fini. Pouce, je ne joue plus. A Oléron, j’appelle Nicole. […] Dans l’amour, on n’est qu’un prénom, c’est anonyme. Dans la vie, faut se faire un nom. Sous la direction de. Colloque. De Cherbourg à Cerisy. La bonne direction. » (f° 522)

 

La suite et les deux feuillets suivant sont éliminés.

 

-So you had too much of a good thing ?

-It was not good, it was heavenly.

-So you had too much of an heavenly thing ? How’s that ?

 

f° 553

Mince alors. How’s that, how’s that ? Il est bouché. A l’émeri. Je m’égosille. Viens de lui dire. Lui expliquer. En long, en large. Faudrait lui faire un dessin en couleurs. Bon, c’était pas bon. Divin, c’était. Sublime. Unique. Mais le trop bon, ça fait mal. Le sublime blesse. Le divin, quand on s’envole, après, on retombe par terre. Vous casse les reins. On rampe, des mois et des mois, à ras du sol. On s’embourbe dans la boue <grise. Dégrisé.> Qui c’est qui est déprimé, après ? C’est pas lui. [C’est bibi. Le céleste, l’auguste.] C’est moi qui déguste. Après. La bouchée de quotidien, tartine journalière de merde, c’est moi qui bouffe. A étouffer. Je mange la fange. Trois cent cinquante autre jours. C’est long. Pour une quinzaine, c’est cher. Le prix à payer, c’est trop.

 

Cette remontée de la mémoire rejetée pour le texte final est exemplaire : à écrire, les idées galopent, comme disait si bien Stendhal. L’encre coule presque plus vite que la pensée, les souvenirs se chevauchent, veulent chacun être exprimés, cherchent leur place dans le récit pour, ensuite, lors d’une relecture, être réduits à ce qu’ils étaient : des flash, des instantanés brefs et très intenses, une scène trop rapide pour la durée. Pour l’endurer.  

 

III. Les suppressions peuvent aussi correspondre à des impératifs de calibrage : pour SD la topographie de la page est essentielle. Elle est indécollable de l’écriture elle-même, la représentation graphique des mots correspondant au relief donné à la voix intérieure du lecteur. 

 

  IV. Venons aux suppressions plus personnellesOn sera frappé par l’abondance des suppressions dans le récit de vie de l’enfance, de sa façon de vivre la judéité dans un monde qui l’avait obligé de vivre deux ans dans un huis clos étouffant, où la seule fuite possible étaient les livres qu’un copain lui apportait en cachette ou qui se trouvaient dans le bibliothèque de sa mère.

 

Rolland, Jean-Christophe, L’Ame enchantée. Flaubert, Correspondance, Conard. L’Orme du Mail relié peau. Tous les Anatole France. En maroquin. Le Jardin de Bérénice, Barrès, à ma petite Renée, 18 avril 1922, son Henri. Couverture jaune, sur une page de garde, encre bue. Dans l’arrière-cuisine froide, moite, sert de glacière, on y conserve tous les restes, beurre rationné dans un bol, armoire branlante, bois vermoulu, sa bibliothèque, ma caverne d’Ali Baba, la connais par cœur. Lui chipe des livres. Que je ne devrais pas lire. Osés. Fleurs du Mal, Lesbos. Pierre Louïs, Pausole, Bilitis, c’est toute l’époque. Pêle-mêle. Je dévore, j’avale, je digère. Bouquin pas bouquin. J’absorbe. Bien plus prenant que les trucs qu’on fait en classe. Boileau, le Cid à la rigueur, mais Esther. Athalie m’emmerde. Odes de Ronsard. D’abord, elle a hésité.  (f° 623)

 

  Environ deux tiers de ce qui avait été rédigé sur Renée Weitzmann a succombé à la réduction du texte. Son enfance, sa jeunesse, ses amies, des garçons qui la mataient, le mariage :

 

Je venais de chez Papa Maman   première année de mon mariage la pire année de ma vie   j’avais pas été habitué à ça   je voudrais pas recommencer pour un empire   ses sœurs qui regardaient dans mon armoire qui fouillaient dans mes affaires

 

Et puis il a fait venir sa mère de Russie je ne peux pas lui en vouloir c’était un bon fils   mais elle m’en a fait voir de drôles chez moi c’était chez elle ton père avec sa famille   sa mère passait avant tout   sa mère d’abord   moi   j’oublierai jamais   me dit Nénette t’es trop intelligente pour une femme c’est pas nécessaire   mis le travers de sa main contre son menton d’un geste il dit   toi je t’aime jusque-là   pour moi ç’a été fini  d’un seul coup   ça m’a gâché la vie

LE MOME

IL EST NE LE DIVIN ENFANT

tu étais si mignon quand tu étais petit   la doctoresse a dit il a de très beaux yeux cet enfant   il fera couler bien des larmes   tu étais tellement gentil   tu aimais bien ta Maman (f° 888)

 

 

Maintes réflexions sur la politique succombèrent au couteau que représente l’esprit de censure.

 

Cette fois, j’ai repris le contrôle. Des opérations. La guerre, c’est ma spécialité. C’est mon terrain. Coins et recoins, je le connais. De A à Z. du 10 juin 40 au 26 août 44. Un bloc de temps. Dans ma vie. Unique. Jamais eu rien de tel. Avant, après. Pas pareil. Avant, après, y a des souvenirs qui surnagent. De loin en loin. […] Avril 53. Qu’est-ce que je faisais, par exemple. Octobre 58. Sais pas. Faut chercher. Farfouiller. Reconstruire. C’est évaporé. Me suis volatilisé. Y a plus rien là. Des trous. La guerre. C’est solide. Du condensé, du compact. C’est tout là, gravé. Ecrit. Pas un mot qui manque. L’emporte. […] Un jour , flics français sont venus. Les gendarmes. (f° 660)

 

La racaille de Vichy. Des bérets de la Milice. Le gratin. Ont fait un cordon autour. Bouché les issues. Tout embarqué. Femmes, enfants. La vermine, les poux avec. Tout vidé. Coups, cris. Après, silence. Fermé. Démantelé. Inutile. Le camp. Rasé. C’est plus sanitaire. Reste rien. (f° 661)

 

Et à l’homme de quarante ans de retrouver dans sa mémoire un désir qui l’aurait poussé à faire ce rêve du crocodile-tortue analysé dans Fils.

 

j’aurais voulu être soldat mon but ma revanche mon rêve I want to shoot at the animal j’aurais voulu tirer avec tout carabine fusil mitraillette sur du boche lancer des grenades sur du collabo bousiller du fritz au lance-flamme […] défense de interdit aux chiens et aux Lissac n’est pas Isaac Ici maison aryenne rafle après rafle au bout Drancy au bout camps de travail […]

 

comme le coupeur roumain avec sa fille de vingt ans foirait tremblait bedaine agitée chez le Père à l’atelier vous pensez pas que et puis un jour sa femme en sanglots montée il a été pris et puis après la guerre

appris exécuté en camp pas un SS à coups de barre de fer de Croix de Fer de Croix Gammée sa grosse Lippe en tailleur assis sur la table fil aiguille suspendus tressaillant quand il parlait (f° 666)

 

pas joli d’accord mais ça m’est égal cherche pas les poses esthétiques je suis pas une belle âme alors bombardement de Dresde en feu en flamme au phosphore tous grillés dedans AU FOUT CREMATOIRE j’ai joui vachement avidement avalé les journaux d’époque pour avoir tous les détails tapis de bombes ratissés ça leur fait du bien me fait du bien me soulage on aura pas été les seuls pas que nous eux aussi cuits en fumée par millions eux aussi femmes enfants partis à la Libé les collabos fusillés au coin des rues abattus comme des chiens faits comme des rats I want to shoot at the animal j’aurais voulu tirer être dans le peloton exécuter les six balles dans la peau filles tondues c’est pas assez les concierges délatrices Monsieur le Commissaire j’ai vu trois juifs qui se cachent au troisième 22 rue au mur les gérants aryens au poteau les miliciens dans le fossé les pétainistes au pilori qu’ils crèvent j’ai trop de rage rentrée ça m’étouffe je suffoque bain de sang je veux me tremper c’est pas assez (f° 667)

 

   Un autre point névralgique de l’autobiographie de SD fait surface lors de son analyse. Ainsi sont supprimées les séances où Akeret laisse SD travailler sur des photos.

 

je retrouve. Papa, Maman, l’air tout jeunes. Ça fait drôle. A l’âge que j’ai. Penser qu’ils ont eu mon âge. Me souviens pas. D’eux ainsi. Je peux les voir. Comme Tatère et Mémée. Que vieux. Faut que je m’oriente. Me réoriente. How does your father strike you ? Mon père. Eté, les bras nu, thorax d’athlète, biceps de boxeur, saillant du tricot sans manches. Bien découplé. Fort comme un Turc. Front de bison. Il a la [force] <carrure> d’un taureau. And your mother ? Ma mère. Ben quoi. Rien. Elle a l’air normale. Ici, souriante. Là, fatiguée. Plus jeune. Naturellement. Trente ans, quarante ans. En arrière. Ça rajeunit. J’ai toujours paru plus vieille que mon âge. Sérieuse. Bien en chair. Belle femme. De biais, dos un peu rond. Je me suis toujours mal tenue. Cousin, ma sœur. Un chat, un chien. Une brouette. What’s your impression ? What would you say ? Photos de famille. Comme toutes les familles. En ont. Ben quoi. Y a rien. A en dire. (f° 1123)

 

Même en vacances. Soleil du Jura. Ça jure. Sourit, lasse. A l’air fatigué. FATIGUE. C’est l’expression. De ma mère. Sur son visage. A tous les âges. Dans sa bouche. Mot favori. Son mal. Intime. She had plenty to do. Who wouldn’t have looked tired in her place ? Il me regarde. Je vois pas. Ce qu’il veut. Me faire voir.

 

All right. What about your father ? Mon père. Ben. Pas tubard à l’époque. Coffre de boxeur. Des biceps de lutteur forain. Une tête. De poids et haltères. Beau. Ton père était trop beau. C’est pas utile pour un homme. Une sacrée prestance. Fier comme un coq. Droit comme un i. Quand il marche près de Tatère. Fend l’air. How does he hold you ? Calme. Il a des muscles. Visage, doigts. Au repos. Sur ses genoux. Sur sa cuisse. Il me tient. En équilibre. Il regarde. L’objectif. Les yeux toujours. Droit devant lui. What do you see ? Je veux pas voir. Ce qu’il veut. Me faire voir. Well, Serge. This is how I see it. Musée de famille. Portraits. C’est la visite guidée. Suivez le guide. Lui, il voit. Mon père et moi. Avec moi. C’est détendu. Dans nos rapports. On a un cours régulier. C’est un débit constant. De la fin au début. C’est paisible. Il tient. A moi. Il me tient. Ferme. Toutes les poses. Les postures. Sont égales. Clair. C’est sans équivoques. Ma mère. C’est tout l’un. Ou tout l’autre. C’est de très près. Ou de très loin. Qu’elle me tient. (f° 1126)

 

Serré. Dans ses bras. Ou à bout de bras. En bas du regard. A distance. Ou les doigts crispés. Qui s’incrustent. Elle me tient. Trop. Ou à peine. Entre nous. C’est les extrêmes. Qui se touchent. Nos rapports. Du chaud et froid. C’est convulsif. Ça alterne. Notre courant. Est alternatif. Suis branché sur elle. Groupe familial. Moïsché – Dounia – Rachel. Au centre. Papa-Zézette. A gauche. Ta sœur, elle est comme lui. Lui craché. Cibiche au bec, cheveux qui flottent. Planté là. Fixant l’objectif. Mon bout de sœur. Debout. Entre ses cuisses. Il tient ses bras. Dans ses deux mains. A droite. Maman-Juju. L’autre couple. Près d’elle. Je lui arrive à l’épaule. Elle a la tête penchée. Les yeux baissés. Effacée. Elle a. Les mains derrière le dos. Tu as une drôle de bobine. Je fais. La grimace. (f° 1127)

 

 

Lors d’une première séance d’écriture, SD a tendance à ne pas se défendre la prolixité parfois un peu foisonnante. Il ne surveille pas encore l’exécution et laisse libre chemin à ses souvenirs. Qui dit souvenir, dit évoquer des spectres.

 

y en a une drôlement chouette Suzy vachement appétissante brune à croquer me la mettrais bien sous l’Adam en classe

depuis longtemps l’ai reluquée s’offre d’elle-même heure de bureau heure du berger me rend visite français exquis je suis venue accent impeccable quenottes des perles pour faire connaissance

 

dis je suis ravi sourires mutuels asseyez-vous des yeux (f° 2495)

 

la palpe pulpe pâle galbe des joues mates encadré de cheveux noirs coiffés coiffeur ça change des tifs en bataille à l’abandon folles herbes dans les champs hippies jusqu’aux épaules regard posé air sérieux robe longue bon couturier bien habillée me dévisage

 

otchi tchornié des Yeux pour balalaïka sont dans mes cordes noirs orient déjà j’en pince violon et guitare otchi igoutié au Coq d’Or rue Malebranche montais les marches dans ma jeunesse me rajeunit musiciens crincrin à courbettes leur file la pièce <des Russes blancs troublants> […] mignonne calme olympienne froidement votre approche de Racine m’intéresse dis merci dit oui l’aspect psychocritique dis ah bon tout droit tout froid dans les yeux moi aussi j’ai des fantasmes poli je demande lesquels (f° 2496)

 

dit moi j’ai des fantasmes de fellation je dis tiens elle dit oui j’imagine toujours que je suce mon père plante ses mirettes dans les miennes moi pipe pas dis tiens pourquoi me démonte pas dis les pompiers y a rien de mal demande mais pourquoi votre père dit pas que mon père je dis les figures paternelles en général dit oui plutôt les hommes âgés dit j’ai aussi une fascination pour les cadavres ça me rajeunit pas beaucoup pas très flatteur pour ma viande j’entre en décomposition

Akeret il dit there will always be those pour consoler who will have developmental problems with theirs fathers avenir érotique est garanti amours c’est délices et morgue très peu pour moi dit mais les cadavres chez Racine sont trop comment dire dis éthérés dit oui les morts ne sont pas réelles ajoute j’aime mieux Bataille

ça y est à NYU aussi nous gagne l’Artaud-Bataille le bateau-artaille elle s’y jette accord perdu moi pas mon genre demande avez-vous lu l’Histoire de l’œil dis non j’ai lu l’Erotisme dit ah et qu’est-ce que dis c’est un beau livre dit et Histoire d’O avez-vous lu dis pas encore s’étonne dis vous savez quand on écrit on a pas le temps de lire dis vous m’avez l’air portée (f° 2497)

 

ou rêver sur l’érotisme

 

Suzy Adler bouge pas elle pipe pas droit dans les yeux froid dans les yeux moi froid dans le dos soudain me glace Hérodiade moi ça me fait pas bander [ai pas l’éros érotique] <ai pas l’éros érotique> femmes-statues les corps de marbre marbrures lui donner le fouet y a des possibilités avec cette môme-momie peut-être suis con si je la désemmaillote lui enlève les bandelettes pourrai bander à la Sade cravache ça chatouille le zizi on pourrait se faire des choses qu’elle me morde à pleines dents à faire mal c’est bon aussi une seconde me traverse désir s’éteint suis pas encore refroidi elle aura pas mon cadavre macchabe-qui-bande tintin elle et moi on joue pas le même jeu très belle un instant m’enflamme incendie j’appellerai pas les pompiers une seconde l’idée me vient elle me défie je lui dis chiche je me lève là froidement tout droit assise roide un peu raide ça me crispe tentation me lève je relève défi braguette ouverte de bite en blanc de bouche en pine professorale coule de source sperme inspiré elle mérite une fessée pas moi qui la lui donnerai élan retombe peut-être c’est ma vanité toujours amours délices et morgues de ça peut-être sa bouche veux pas être dévoré (f° 2498)

 

par ses fantasmes sa fellation si j’entre de dents me la coupe son scénario à quoi elle joue à quoi elle jouit d’habitude le mâle c’est l’ogre quand elles veulent qu’on fasse mimi demandent go down eat me veux bien leur bouffer le persil l’amante religieuse mangeuse de mecs me débecte un peu Suzy pour sucer son vioque qu’elle compte pas sur mon cadavre truc-là entre pas dans mes rôles quand on jouit faut jouer le sien quand on chevauche femmes-montures pégases des songes char des rêves sur l’attelage à fantaisies fouette cocher aime bien fouetter tenir la bride cheval noir et cheval blanc comme dans le Phèdre mors aux dents môme m’emballe tire sur les rênes érotiques reine de Saba office hour dans mon palais me visite yeux de khôl [ça] peut pas collet détail qui cloche Y A LE COCHER entrevue très vivifiante pour moi été très tonique resté platonique peut-être con histoire cocher j’ai été cloche Platon sabbat tiraillé entre orient occident un youpin c’est un occidental accidentel accidenté m’empêtre dans mes reines Hérodiade je veux pas qu’elle se paie ma tête Suzy se lève elle s’en va me sens tout creux peut-être eu tort <caverneux> [ill.] <ex->tubard [je] suis bouffé aux mythes (f° 2499)

 

   Ce genre de suppression correspond non pas à un souci stylistique, mais à un phénomène curieux d’auto-censure tardive lié à l’idéologie du travail : Il ne faut pas se prendre soi-même trop au sérieux, comme en témoigne cet autre passage élagué :

 

Avec les hommes, rare. Rarissime. C’est pas tous les jours. Suis pas snob. Pas que les poètes. J’en parle, parce que les connais. On se fréquente. C’est le milieu. Les gendelettres, j’ai horreur. Parisien. Les prix littéraires. Cocktails chez Gallimard. Amusant. Au début. J’y vais. Faut bien. J’appartiens. C’est mon écurie. Mon éditeur. Ma maison. J’y demeure. Suis presque jamais là. Sur place. Quand ça arrive, forcément, j’y vais. Vois du monde. Occasion de se retrouver. Fragments d’amitié qu’on recolle. Puzzle de vieilles connaissances sur la pelouse. Morceau par morceau. On reconstitue. Au champagne. Les petits fours. Quand je débarque d’Amérique en juin. La garden-party Gallimard. J’avoue, j’aime. Je me retrouve pas. On s’y perd. Toutes les têtes tourbillonnent. Après trois verres. Tiens, vous voilà. On se palpe les paluches. Ça recommence. Pareil qu’à l’Université. C’est pire. Untel a publié un roman. On me rassure. Aucun succès. S’est pas vendu. Il y a eu de bien mauvaises réactions au poème de A. dans la N.R.F.[P.] A l’article de B. C est dans une période creuse. A rien pondu. Pas une grande perte. Du La Bruyère. Chapitre de la Médisance. On se surveille. Les comptes rendus. Les tirages. On se lorgne. Du petit bout de la lorgnette. La littérature, oui, d’accord. Me passionne. Sans guillemets. Je mets pas les guillemets à littérature. Ni majuscule. Les littérateurs, non. Les écrivants. Et même les[4] Décevants. Les écrivains. Vains. Souvent. Même les grands. Vaut mieux les lire que les connaître. Les bonshommes sont moches sous les mots. Ils font des phrases. Posent, se pavanent. Des caricatures. Quand ils jouent à être modestes. Pas Sartre. Joue pas à être Jean-Paul. Ni Gustave. Type mal rasé qui vous regarde, les ( f° 688)

 

joues hirsutes. Le col de chemise cradot. Quand il m’a enfin reçu. Chez lui. Après des années. Lu et relu l’Etre et le Néant. Annoté page par page. Comme ma poche. Connais ses œuvres. Vécu en collage avec. Dans ma tête. Pendant des lustres. M’a fécondé. M’a nourri. Gagné ma vie par son théâtre. J’enseigne encore la Nausée. Faudra que j’écrive un jour. Je déshabillerai Roquentin. Pas été fait encore. Lèverai les voiles. Y a l’histoire qu’il nous raconte. L’autre, en dessous. Qu’il ne dit pas. Qu’il m’intéresse. En soubassement. Dans le noir. L’avais loupé rue Bonaparte. Admis boulevard Raspail. Mes respects. Me présente. Monte. En haut. D’où il domine. En surplomb. Au dernier étage. Sonne, ouvre. Bien lui. Rabougri, l’œil bigle. Nictation torve sous les hublots d’écaille. Comme sur ses photos. Pareil. En miniature. Grand. Immense. Tassé au bord de sa chaise. Parmi les livres en piles. Le bureau en complet désordre. Poignets de chemise élimés, le bouton qui manque au col. Chaume grisâtre aux bajoues flasques. Dès qu'il a desserré les lèvres. Ouvert la bouche. Bien lui. Sartre, c’est bien ce mec en face. Ça coïncide. Ça s’emboîte. Y a pas de faille. Il écrase. D’emblée. Il envahit. Comme ses livres. C’est pas seulement son savoir. Langage des dauphins. Tout à trac. Des Japonais ont déchiffré son code. Moi, j’ignorais. Aucune idée. Comme vous savez, cela a été aussi étudié en Californie. M’apprend. Ce qui se fait en Amérique. A tout lu. M’a lu. Époustouflant. L’article de Jean-Pierre Richard sur Flaubert est remarquable. Sur le tard, il fait sa thèse. Peut pas mourir (f° 689)

 

sans son doctorat ès lettres. Les études de Jean Bruneau son précieuses. C’est pas ça qui m’impressionne. J’écoute. Des tas de cons qui connaissent des tas de trucs. L’Université c’est là pour ça. En ruisselle. Le Savoir fleuve. Coulant sous les palmes académiques. C’est pas ça. C’est la simplicité, dessous. Pas un soupçon de complaisance. Un atome de chiqué. Ce qui m’impressionne, c’est qu’il cherche pas à m’impressionner. Pas un instant. Face à face. C’est en direct. A l’estomac. Du punch. D’homme à homme. Y a pas d’illustrissime qui reçoit un minus. On joue pas une scène. Il pèse pas ses mots. Il pèse dans ses mots. Tout autre chose. C’est son poids, derrière. Tel qu’en lui-même. Avec ses tics dépeignés. Avec ses tics. Du tac au tac. D’attaque. D’emblée. Ensemble. C’est ça. Professoral. La Nausée est didactique. Pourquoi pas. C’est ce qu’il est. Dans ce qu’il dit. Il se montre. Clignotement du regard, ironie. Se renie. L’instant d’après se rejette. Se moque. Le grand révolutionnaire. C’est un grand bourgeois. Le sait. Se voit. Pas d’illusion. D’illusionnisme. Pirouette, pas. Tourniquets, c’est dans les analyses de Genet. Ici, y a pas de littérature. Quand il m’a dit, j’ai aimé votre livre sur la critique. C’était pas un compliment. Du tout. C’était un fait. (f° 690)  

 

 

 

   Ces coupes ne peuvent pas toujours rester invisibles. Il reste des cicatrices, on devine parfois une coupure. On cherche p.ex. vainement des explication à l’existence d’une certaine Rosasco, « la plus fidèle ». Les feuillets éliminés du manuscrit montraient SD dans son bureau lorsqu’on lui annonce une visite : ff° 2314-2430.

 

 -Some one to see you, Sir. -Thank you. Quelqu’un. C’est. Qui. […] -Joan ! Bouche bée. » Il n’en revient pas. Une revenante. Rosasco s’assied sur le bord du siège, elle se tortille, a mauvaise conscience. SD en est un peu vexé, ou plutôt peiné. Sa fidèle des fidèles était devenue infidèle. Sa disciple des disciples l’avait laissé choir. « Mon étudiante. La plus brillante. Rosasco. C’est mon proverbe. Toute une époque. Révolue. Déjà. Nostalgique. Des comme elle. On en fait plus. » Entre eux, le manuscrit insiste là-dessus, il n’y a que l’« Amitié. Chaste. ». Joan qui avait assisté à ses cours sur Proust est une jolie fille, née Algérie et SD avait été atteint par son éclat. Disparu pendant deux ans, elle réapparaît avec sa thèse sous le bras, une étude stylistique sur le système des métaphores chez Proust. SD avoue avoir un peu peur de se sentir inexistant dans son œuvre, de ne pas s’y trouver en filigrane. « Anxieux. Panique. Dis. Allez-y. Si elle Si elle me trompe. Avec Genette un autre système Me fait des queues. Avec Riffaterre. Crise jalousie. Je la zigouille. Aussi sec. Si elle me quitte. Ce serait avec vous retrouvée ou perdue.  

 

   Il faut enfin remarquer que dans « LE Monstre », le texte de SD n’est pas le seul à subir des ratures. Des lettres de sa mère, de son oncle ont été supprimées. L’écriture de SD trahissait ses angoisses, des peurs superstitieuses. Ainsi lorsqu’il évoque sur les ff° 1518-1531 son inquiétude pour sa mère - ou plutôt son manque d’inquiétude - lorsqu’il reçut le télégramme l’informant que sa mère avait glissé suite à une bousculade. « Mais non elle n’est pas en danger » (f° 1520). Faute de pouvoir la ressusciter, SD se replonge dans l’écriture vivante de sa mère. Des phrases le torturent. « ton frère si je mourais il ne me donnerait pas un verre d’eau » (f° 1530). Il se vomit, s’auto-accuse, incrimine sa mère de ne pas avoir été assez prudente, elle qui l’était toujours pour deux, qui le soûlait en lui prêchant la prudence : « mon petit regarde pas en l’air quand tu marches », « regarde un peu ce que tu fais il va arriver un malheur » (f° 1549), « mon petit il suffit d’un moment d’inattention », « sois prudent ce matin ça glisse » (f° 1550), « il faut ouvrir l’œil et le bon », « changeons de trottoir il y a des fous qui courent » et « y a des choses qu’on peut éviter » (f° 1551). Oui, il y a des choses qu’on peut éviter, mais pas la mort. Et non plus l’écriture.

Conclusion

Quand il faut écrire pour deux, faire une sorte de « bi-autographie », quand on est soi-même double, deux, dix, cent, le monde, quand la réalité est indisable, quand elle n’existe pas, ou, plutôt, quand une certaine réalité a disparu, quand la personne s’est volatilisée, l’autre et la sienne, que faire ? S. Doubrovsky a perdu sa mère, sa mémoire, sa langue, son repos. En 1970, il balbutie, se tape la tête contre le mur, il se lance, affolé, dans le langage, à la recherche de la mère, de la langue. L’encre coule comme les larmes, larmes du deuil, de la colère, comme la sueur froide qui vous inonde quand l’angoisse vous prend par derrière. En 1971, Doubrovsky continue à chercher désespérément sa mémoire. Or, rien de moins innocent que la mémoire. Si elle dit vrai, c’est toujours en trichant. Mais il faut écrire, cette écriture correspond à la quête d’un graal : celui de la réalité effritée qui lui permet de ne pas sauter dans le vide, de se recréer un ego, une vie, un endroit sûr : « Lorsque je suis complètement perdu […], il y a un endroit où je suis sûr de me trouver : le matin, à ma machine. » (LB, 253).

    Le propre de l’écriture doubrovskienne, lorsqu'elle en vient à être remise à l’imprimeur, n’est pas/plus la clarté ; moins encore l’obscurité, ce cache-sottise complice de la mauvaise foi qu’il a en horreur. Le propre de l’écriture doubrovskienne est le remaniement de la Recherche. Il s’agit d’une transparence énigmatique qui déconcerte les habitudes de l’esprit. Ainsi, comme Stendhal, il fait quelques heureux et offense tous les autres. 

 


[1] « Fiction, d’évènements et de faits strictement réels, si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau. »

[2] Si l’on souhaite généraliser l’expérience du chapitre « Rêves », l’hypothèse suivante que ce second pan de travail se lèverait à environ 1800 feuillets est défendable.

[3] F° 1264 : « Seul livre. Vrai. Le livre proustien. Je récrirai. La Recherche. Ma recherche. Il est écrit. En quelle langue. Puisqu’il existe déjà. L’original. Est écrit. Dans la langue. D’origine. Le livre. Original. C’est l’originel. Il est écrit. Dans la langue maternelle. Traduire. C’est changer. De langue. Aller d’une langue. A l’autre. écrire. C’EST DANS QUELLE. LANGUE. Qu’il faut. Si on veut. Traduire. Pas le chois. Pour faire. Un livre. Original. C’est le contraire. Du texte original. Originel. Ça se retourne. Contre lui. Pour être. Original. Faut être. Différent des autres. <Faut pas. > Porter les autres. Sur son visage. »

 

[4] Blanko.